18 janvier 2013

Le mystère du parc aérostatique du quai de Billy


Si vous avez lu attentivement le précédent post au sujet du match du 8 mars 1889, vous avez sûrement gardé en mémoire l’endroit où celui-ci s’est joué : au parc aérostatique du quai de Billy. Avouez que sil devait y avoir une destination de pèlerinage du baseball français, un lieu où la Fédération ou un bienfaiteur devrait faire ériger un monument ou à tout le moins poser une plaque, ce serait bien ici. Mais attendez un peu avant daller faire graver la plaque. Au juste, où était le parc aérostatique qui nous intéresse ? Et où se trouve ce fameux quai de Billy ? Ça na lair de rien, mais répondre à ces questions est loin dêtre si simple. Essayons, si vous êtes daccord, de nous livrer à lexercice et passons en revue quelques hypothèses, le tout en images.

Commençons par le commencement.

Le quai de Billy[i] longe la rive gauche de la Seine à hauteur de Chaillot. Cest en fait l’actuelle avenue de New York, qui sétire du pont de Bir-Hakeim à celui de lAlma. Un parc rostatique est un lieu où l’on entrepose du matériel d’aérostation et où l’on va éventuellement construire, mais plus certainement employer ou diriger des aérostats, sortes d’aéronefs horizontalement statiques cousins de la montgolfière et du dirigeable[ii]. Même s’ils sont captifs, ces véhicules requièrent de l’espace. Dès lors, nous pouvons a priori comprendre pourquoi les hommes de Spalding ont choisi un tel emplacement. Sans compter que le professeur Bartolomew, qui suit Spalding dans ses déplacements, avait peut-être envisagé de faire une démonstration de ses talents. A cette époque, il ny a quun seul aérostat dans le quartier, cest un ballon captif positionné au Trocadéro qui est actionné par un treuil à vapeur. Il a 18 mètres de diamètre, 56 mètres de circonférence, jauge 3.000 mètres cubes et peut emporter 12 personnes à 500 mètres au-dessus du niveau du fleuve, soit à 200 mètres au-dessus de la Tour Eiffel[iii]. Pour l'exposition universelle de 1889, il a un petit frère boulevard de Grenelle, dans un autre parc aérostatique[iv]. Si nous recherchons des photographies d’aérostats en rapport avec ce quartier de Paris, nous obtenons ce type dimages :


Pas de doute, cela correspond bien à la description du Pittsburgh Dispatch : « directement en face de la tour Eiffel, de l’autre côté de la Seine »[v]. Sauf que il nest pas même nécessaire de connaître un tant soit peu Paris pour se rendre compte que la verticale du point depuis lequel la photo a été prise nest absolument pas sur le quai. Pourquoi aller dire et écrire partout que le match sest joué quai de Billy si cétait en fait au Trocadéro ? Mais sagit-il bien du Trocadéro ? En regardant sur un plan de Paris, nous serions prêts à jurer que laérostat se trouvait au carrefour des actuelles avenues du Président Wilson et Albert de Mun (à lépoque respectivement avenue du Trocadéro et rue de Magdebourg). Pour en avoir le cœur net, peut-être suffit-il de vérifier sur un plan de Paris en 1889 ?


Non, ça nest pas très concluant. Peut-être y a-t-il eu des aménagements spéciaux à loccasion de lexposition universelle ? Essayons de nouveau mais avec une carte propre à lexposition.


Malheureusement, il ny a pas dautre parc que celui se trouvant entre le palais de Chaillot et le quai de Billy. Peut-être devrions-nous donc considérer que le match sest joué non pas sur lemplacement exact laérostat était arrimé mais dans le parc juste à côté et plus proche du quai de Billy ? Voyons ce que cela donne avec une photo prise sous un autre angle, depuis lune des tours du Palais de Chaillot ; pouvons-nous y caser un terrain de baseball ?


Inutile de se poser deux fois la question, on ne joue pas au baseball dans (ni même entre) les arbres. Ça aurait pu être ça, mais ça ne colle manifestement pas.

Reprenons nos sources. Selon le rédacteur de larticle paru dans le journal Le Gaulois, lune des balles frappées « retombe sur les bâtiments de la Manutention militaire avec un bruit de carreaux cassés »[vi]. Voilà un indice important que nous naurions pas dû négliger ! En recherchant un peu, nous découvrons que la manutention militaire[vii], qui fournissait alors des vivres aux régiments stationnés dans Paris était comprise entre l'avenue du Trocadéro au nord, la rue Gaston-de-Saint- Paul à lest, la rue de la Manutention à louest et le quai de Billy au sud. Rapide vérification sur notre carte précédente : la manutention est la grosse partie en rouge faisant apparaître plusieurs bâtiments.


Si une balle est allée casser un carreau, cest donc que le match sest joué tout près, sur lun des terrains adjacents. Parfait, nous nous rapprochons du but. Lautre partie en rouge au nord de la manutention est le Palais de Galliera et ses jardins. Très intéressant mais à exclure a priori, compte tenu du fait quils étaient apparemment en plein travaux en cette période. Essayons de nous rapprocher du quai, ou même mieux, reprenons notre photo prise depuis la tour du Palais de Chaillot. Nous apercevons le premier pâté de bâtiments à gauche du parc, puis nous distinguons un espace qui ne peut être que celui de la rue de Foucault, avec au-delà et juste avant la rue de la manutention un étrange bâtiment circulaire. Zoomons un peu.


Voilà qui est bien étrange car aucun plan ne mentionne quoi que ce soit qui puisse ressembler à ça. Que disait Paschal Grousset au sujet du déroulement du match ? « C’est dans l’enclos du quai de Billy, que se sont trouvées en présence les deux fameuses équipes » « la balle […] disparaît, traversant comme l’éclair l’immense terrain, passant par-dessus les hauts toits des maisons voisines, pour aller tomber au loin peut-être au pied de la Tour Eiffel ». Un enclos ? Réfléchissons qui dit manutention, dit nécessairement transport et par conséquent, à lépoque chevaux ! Les hauts toits des maisons voisines ? Ils sont bien là. La direction de la Tour Eiffel ? Tout dépend de lorientation du terrain et puis, rien ne nous dit quil ne sagit pas dune foul ball après tout. En revanche, « limmense terrain » ne semble pas y être. Au contraire, nous serions tentés de croire la description du Pittsburg Dispatch qui parle de « terrain trop petit, aussi meuble que du sable »[viii]. Le sable  Ça concorderait avec une carrière ou un enclos. A moins à moins que lenclos ne soit une référence à lenclos des Bons-Hommes de Chaillot dont le monastère se trouvait ici autrefois. Cest ça ! Nous y sommes ! la réponse à la question serait donc : Le match a eu lieu entre la rue Fresnel (nord), la rue de la Manutention (est), le quai de Billy (actuelle Avenue de New York, au sud) et la rue Foucault (ouest), à l’emplacement de lactuel Conservatoire Serge Rachmaninoff.

Par acquis de conscience, finissons d’examiner les parcelles autour de la manutention. A l’est, cela serait vraiment trop petit et puis il y a des bâtiments, tout comme sur la parcelle au nord-ouest d’ailleurs. Nous avons fait le tour, semble-t-il. A moins que… Qu’est-ce que cest que ce bâtiment à lextrémité est du quai de Billy sous lequel figure le mot hippodrome ? Que fait un hippodrome à cet endroit ? Quelques clics plus tard, nous apprenons quil s’agit du troisième de la ville de Paris, quil a été inauguré en juin 1877 sous le nom d'Hippodrome de l'Alma, que c'est un immense bâtiment de pierre et de fer capable d'accueillir 6.000 spectateurs et quil a fermé ses portes en 1892, ce qui expliquerait pourquoi peu de gens sen souviennent. Un hippodrome ressemble effectivement à un enclos, le sol peut y être meuble. La manutention est un peu loin mais, au bout du compte, lhistoire de la vitre cassée nest peut-être quune figure de style. Certes, mais nous serions un peu loin de laérostat, même si après tout nous pourrions imaginer quil a été déplacé. Essayons de trouver une ou deux images de cet hippodrome.


Allons bon
***





NB : Alors que de magnifiques clichés ont été pris des « touristes » tout au long de leur tournée et notamment au pied du sphinx de Gizeh ou dans le Colisée à Rome, de manière assez surprenante aucune photographie des équipes lors de leur séjour à Paris ou même sur le terrain devant la Tour Eiffel n’est visible.



[i] Il tire son nom de Jean Louis Debilly, un général du Premier Empire mort à la bataille d'Iéna en 1806. Au-dessous de lancien quai Debilly, la berge constitue toujours le port Debilly et il existe aussi une passerelle Debilly qui permet aux piétons de traverser la Seine. Bizarrement, le nom du quai sécrit bien « de Billy » et non « Debilly ».
[ii] A titre dexemple, le parc André Citroën, qui longe le quai du même nom, accueille depuis plusieurs années un ballon captif à bord duquel on peut admirer la capitale à 150 mètres de haut.
[iii] Cf. Essai historique sur les expositions universelles de Paris, par Adolphe Démy, éd. A. Picard et fils, Paris, 1907.
[iv] Ce qui explique la présence d'un autre ballon sur la première image.
[v] « Baseball in Paris », in Pittsburgh Dispatch, 9 mars 1889, p. 6.
[vi] « Le Base-Ball », in Le Gaulois, 9 mars 1889, p. 1.
[vii] Elle a été détruite pour laisser place à l’actuel Palais de Tokyo.
[viii] « Baseball in Paris », in Pittsburgh Dispatch, 9 mars 1889, p. 6.