11 mars 2013

L’Athletic Club of Paris

Ludovic Charles Marie Hébert marquis de Beauvoir[i], dont la famille est réputée pour être particulièrement dévouée aux Princes d’Orléans, a accompagné dans sa jeunesse son ami Pierre d’Orléans[ii], duc de Penthièvre, dans un tour du monde de deux ans qui l’a conduit en Australie, à Java, au Siam, en Chine, au Japon et aux Etats-Unis[iii]. A-t-il découvert le baseball lors de son passage en Californie en 1867 ? C’est envisageable.


Le jeune Marquis de Beauvoir,
alors secrétaire du Comité d’admission
de l’Exposition Universelle de Paris en 1878.
A la fin de l’hiver 1908, cet ex chef de cabinet et fidus Achates du Comte de Paris[iv], déjà membre du très huppé Jockey Club de Paris[v], fonde et préside l’Athletic Club of Paris, avec comme principal objectif de proposer toutes les activités sportives d’extérieur - ceci incluant la chasse et la pêche - et de faire de ce club la principale référence dans ce secteur, non seulement en France mais dans le monde[vi]. Le second objectif est de transformer cet endroit en un gîte pour tous les Américains fortunés de passage dans la capitale. Conscient de l’importance des réseaux et doté d’un imposant carnet d’adresses, de Beauvoir fait en sorte que le conseil d’administration de son club comprenne un grand nombre de personnalités du sport et de la mode. Pour réaliser ses ambitions, il prend la peine d’envoyer le secrétaire général et le secrétaire général adjoint du club, à savoir respectivement Silas H. Jenkins, ancien membre de l’Illinois Athletic Club, et A. van der Ende, ancien coureur cycliste, en un long voyage d’étude auprès de clubs similaires à Chicago, San Francisco, Saint Louis et New York[vii]. A leur retour, le marquis entreprend de consacrer une partie du domaine de 6.000 hectares qui entoure son château de Sandricourt[viii] afin d’y aménager un confortable club house et, entre autres choses, un terrain de baseball[ix]. Concomitamment, des démarches sont réalisées pour faire venir des Etats-Unis des instructeurs professionnels capables de former des joueurs français[x].

Le château de Sandricourt, siège de l’Athletic Club of Paris
En 1909, l’Athletic Club of Paris décide de franchir une étape supplémentaire et annonce qu’il se fixe pour nouvel objectif rien de moins que la création d’une ligue professionnelle de baseball dans la capitale. Le journaliste de Sporting Life[xi] qui relaie les projets de l’Athletic Club of Paris s’étonne, considérant d’une part l’enthousiasme des Français pour les sports et d’autre part les succès précédemment obtenus au Japon et à Cuba, que les promoteurs Américains n’aient pas déjà introduit durablement cette discipline dans notre pays. Pour étayer cette affirmation, le journaliste cite Dominique Lamberjack, cycliste français bien connu outre-Atlantique et qui a certainement pu y découvrir le baseball, selon lequel ce dernier se développerait rapidement à Paris s’il était « correctement présenté ». Reste évidemment à définir ce que serait une présentation correcte. Toujours est-il que si le club est sportivement géré par des Américains, nombreux sont apparemment les Français enthousiastes et probablement aisés qui participent à ses activités.

Lamberjack en 1896 ou 1897.
Bien entendu, ce n’est ni le premier club ni la première tentative d’introduction sérieuse du baseball en France (que l’on se rappelle ne serait-ce que l’initiative du Ministre Leygues quelques années plus tôt) mais il est à tout le moins intéressant de constater qu’il s’agit là d’un projet d’envergure. Si nous pouvons affirmer sans risque que la ligue professionnelle na pas vu le jour, nous devrons nous contenter d’imaginer que les Américains dont il est question ont organisé des matchs et initié quelques sportifs français car il est malheureusement tout à fait impossible, en l’état de nos recherches, d’identifier si les actions que l’Athletic Club of Paris se proposait de mener à bien l’ont finalement été. Une chose est sûre cependant : le marquis de Beauvoir a finalement vendu son château et son domaine à la fin de l’année 1908 au newyorkais Robert Walton Goelet pour 300.000 dollars[xii]. Que le club ait subitement disparu ou ait poursuivi son travail de manière plus discrète, il n’est en tout cas plus jamais mentionné dans la presse dans les années qui suivent. Nous sommes davis que, malgré les conséquents moyens mis en œuvre, le projet na tout simplement pas trouvé sa clientèle. Peut-être aurait-il été plus réaliste de ne pas implanter ce club à 50 km au nord-ouest de Paris, au milieu de nulle part dans lOise ?

***

[i] Ludovic Hébert de Beauvoir (18461929), ancien secrétaire d’ambassade, officier de la Légion d’Honneur. Son père était le chargé d’affaires du roi Louis-Philippe Ier, ultime roi ayant régné en France avec le titre de « roi des Français » jusqu’à la Révolution de 1848. Voir « Thinks D’Orléans Will Stir France », in The New York Times, 23 mars 1910.
[ii] Il s’agit du petit-fils de Louis-Philippe Ier.
[iii] Voir ses récits de voyage et notamment : « Voyage autour du monde : Australie, Java, Siam, Canton, Pékin, Yeddo, San Francisco », Paris, Plon, 1867.
[iv] Louis Philippe Albert d'Orléans, décédé en 1894, prétendant orléaniste au trône de France sous le nom de Louis-Philippe II puis sous celui de Philippe VII. C’est un autre petit-fils de Louis-Philippe Ier. Lors de son exil aux Etats-Unis, le Comte de Paris sera nommé officier d'état-major du commandement en chef des armées fédérales, George McClellan, et participera notamment à la bataille de Gaines' Mill contre les Confédérés, le 27 juin 1862.
[v] On n’y entre que si l’on appartient à la noblesse de France.
[vi] « New Clubhouse For Paris », in Ithaca Daily News, 10 mars 1908, p. 7. A l’inverse, Daily Press, 14 mars 1908, p. 5, selon lequel la pratique du baseball est apparemment le principal objectif de ce club.
[vii] « French Take Up American Sports », in The Salt Lake Herald, 7 mars 1908, p. 10 ; « American Track Club Formed At Banquet », in Los Angeles herald, 8 mars 1908, p. 2 ; « Introduce Baseball In France », in Daily Arizona Silver Belt, 3 juin 1908.
[viii] Le hameau de Sandricourt est rattaché à la commune de Méru.
[ix] « France In Athletic Sport », in The New York Times, 15 mars 1908 ; voir aussi The Washington Times, du 1er novembre 1908 à la rubrique Society, p. 5.
[x] « Baseball in France », in Los Angeles Times, 17 mai 1908, p. 8.
[xi] « Baseball in France », in Sporting Life, 27 mars 1909, p. 5.
[xii] « Marquis De Beauvoir », in New-York Tribune, 26 septembre 1908, p. 7 ; « Buys Chateau Sandricourt », in The Times Dispatch, 20 septembre 1908, p. 7.


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