3 avril 2013

Burgess et l’Association de Base Ball du Lycée Condorcet


Parallèlement à lUnion Française de Base Ball fondée par Messerly, le newyorkais William H. Burgess se lance en 1913 dans une initiative qui peut sembler un peu folle mais qui porte visiblement rapidement ses fruits. Il explique innocemment au journaliste de l’Evening Independent qui l’interroge[i] les circonstances dans lesquelles ce projet a germé dans son esprit et finalement vu le jour : Son employeur l’a envoyé à Paris pour développer le marché européen. Il a proposé d’emporter un stock d’équipement de baseball, ce que son employeur a tout d’abord pris pour une plaisanterie, lui disant « Ils ne jouent pas au baseball là-bas et n’y joueront jamais ». Il lui aurait alors rétorqué : « Ils y joueront lorsque je leur aurai appris ». A son arrivée en France, ses collègues ont éclaté de rire lorsqu’il leur a fait part de ses idées.

Ce que Burgess se garde bien de préciser dans les interviews qu’il donne à la presse, cest quen réalité le fabricant de matériel de sport pour lequel il est commercial n’est autre que... le groupe Spalding[ii]. Par ailleurs, il est assez troublant de lire dans plusieurs articles de presse parus au début du printemps 1914 qu’il a en fait été embauché non pas pour commercialiser des articles de sport mais pour enseigner le baseball en France pendant 18 mois[iii]. Si son contrat expirait en mars 1914, cela ferait remonter son embauche à octobre ou novembre 1912, soit la période à laquelle l’Union Française du Base Ball était justement fondée, ce qui constitue un indice supplémentaire de l’existence d’un lien entre l’Union et Spalding. Sachant cela, nous apprécierons avec un certain recul son récit et beaucoup de perplexité la nature purement spontanée de son initiative. Quoi qu’il en soit, cela n’enlève rien aux efforts qu’il a déployés. Voyez vous-mêmes.

Dans un premier temps, assisté de son compatriote également newyorkais T. Edward Roosevelt, Burgess simplifie et traduit en français les règles du baseball[iv]. Puis, armé de la foi du missionnaire, il en distribue des copies aux élèves du lycée Condorcet, qui se trouve tout près de son bureau[v], et commence à vanter les vertus du baseball chaque fois quil en a la possibilité. Nous pouvons légitimement nous demander si Burgess a réellement choisi ce lycée par hasard ou bien sil la retenu parce que ses élèves avaient pratiqué le baseball comme à Janson-de-Sailly, Hoche, Saint-Louis, Lakanal ou bien encore à lEcole Alsacienne ? Dans tous les cas, le bouche-à-oreille fait le reste. Les candidats affluent et les parents des petits Parisiens sont ravis de voir leurs enfants pratiquer une saine activité physique de plein air. Deux équipes sont constituées, auxquelles il fournit du matériel à ses frais.

Sans perdre de temps, Burgess et Roosevelt fondent au 10 rue de Castellane l’Association de Base Ball du Lycée Condorcet, l’A.B.B. dans sa dénomination abrégée. Son objet est simple et se démarque sensiblement du projet de l’Union Française de Base Ball : la propagation du jeu du baseball auprès de la jeunesse française en général et des jeunes gens des écoles et des collèges en particulier[vi]. Burgess est le président d’honneur de cette association, le jeune Vicomte Jacques de Saint-Maurice en est le président, assisté de Robert Baranger en qualité de vice-président. Les autres membres du bureau sont MM. Arrivot, Paul Augier (fils d’un Conseiller d’Etat), Maurice d’Hébray de Pouzals, Georges Labergerie, Bertrand, Berincourt, Soupault, Méry et Paul-Boncour.

Le vicomte Jacques de Saint-Maurice
Léquipe première de l’A.B.B., entièrement composée de Français, compte entre autres joueurs : de Saint-Maurice, capitaine, d’Hébray de Pouzals, deuxième base, Augier, champ extérieur, Labergerie, première base, Robert Bourget, arrêt-court, ainsi que S. Boudet, Carteron, Labrousse, Spie (ou Spic ?), Mesnard et Pierre Marinovitch. Leur instructeur est J. Origet. Plusieurs autres équipes sont par la suite affiliées à l’A.B.B.

L’équipe de l’A.B.B. en 1913.
En uniformes flambant neufs de la marque Spalding, de gauche à droite : Labergerie, d’Hébray de Pouzals, Bourget, Carteron, Augier, Origet et de Saint-Maurice.
A l’extrême droite, probablement Burgess ou Roosevelt.
A l’arrière-plan : Boudet, Labrousse, Mesnard et Marinovitch.
Jouant apparemment sur plusieurs tableaux à la fois, Burgess fonde parallèlement et préside à la même période dans la commune du Vésinet, en Seine-et-Oise[vii], un club de baseball sous le nom de Sporting Club, tandis que Roosevelt, quant à lui, joue au Racing Club de France.

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[i] « France Looney Over Baseball », in The Evening Independent, 3 avril 1914.
[ii] « France Now Has A Ball League ; Game Popular », in The Pittsburgh Press, 14 juin 1914.
[iii] The Evening World, 16 mars 1914, p. 12 ; voir également « Baseball Games In France », in Chicago Eagle, 13 juin 1914, p. 2.
[iv] On en déduit donc quil est francophone.
[v] « Baseball Takes Hold in France », in The Pittsburg Press, 22 avril 1913.
[vi] Spalding’s Official Base Ball Guide, édition de 1913, p. 264.
[vii] Actuellement dans les Yvelines.