6 juillet 2013

La Ligue Européenne de Baseball (Acte I)

En mai 1913, le New York Times[i] relaie une information pour le moins sensationnelle en provenance de Londres : une ligue internationale de baseball serait sur le point de voir le jour en Europe dès juin, qui inclurait des clubs de Londres, Paris, Bruxelles, Monte Carlo, Milan, Nice, Copenhague et Berlin. Rien que ça ! aurions-nous envie de dire. En effet, Richard B. Klegin, originaire de Sioux City dans l’Iowa, organisateur d’événements sportifs, après avoir loué le stade anglais du Shepherd’s Bush pour y organiser un match de baseball entre deux équipes de joueurs semi-professionnels de Philadelphie, envisage un temps d’organiser quelque chose de similaire outre-Manche[ii].

Déjà à la fin de l’année 1912, Klegin, estimant que les Français n’ont pas été suffisamment récompensés pour le rôle joué par le marquis de La Fayette dans la révolution américaine, se propose d’introduire ce sport en France et affirme au Washington Post que « l’invasion de la France ne prendra que quelques semaines ». Un peu plus prudent face au journaliste de The Evening World, il envisage plutôt un an mais certainement pas plus de quatre[iii].

Lobjectif ultime de Klegin est simple : organiser de véritables World Series, c’est-à-dire à la façon d’une coupe du monde et non seulement entre clubs Américains. En tant que telle, il s’agit d’une louable entreprise. Son plan est tout-à-fait clair et n’a, à tout le moins dans son esprit, rien à envier à ceux des plus grands stratèges[iv]. Si nous devions le résumer, il tiendrait en quatre points :
  1. 100.000 Américains y vivant, Paris est incontestablement le lieu tout indiqué pour implanter rapidement une première ligue.
  2. Au bout d’un certain temps, voyant les Américains y jouer, les Français vont se mettre à pratiquer. Or, d’une part il n’y a pas plus passionnés de sport que les Français, et d’autre part ils ne nourrissent aucun sentiment de rejet vis-à-vis des Américains, contrairement aux Anglais qui, eux, leur jalousent le baseball.
  3. Mais et c’est là que réside toute la subtilité une fois que la pratique aura été développée en France, les Anglais ne pourront s’empêcher de réagir compte tenu de l’éternelle rivalité entre ces nations.
  4. Après, la France et l’Angleterre, Milan, le reste de l’Italie puis de l’Europe suivront naturellement et tomberont comme des fruits mûrs…

Oui, Klegin le dit et le répète :
« Le baseball mondial peut sembler être un rêve mais son avènement est certain. […] Les Français sont les plus grands amateurs de sport au monde et il est absolument évident qu’ils s’enthousiasmeront pour le plus grand de tous les sports ».[v]
Et, pour donner plus de crédit encore à sa déclaration, il va jusquà ajouter
« si les Français n’adoptent pas le baseball aussi vite qu’ils ont adopté la boxe, je devrais en tirer la conclusion que je ne les connais pas. »[vi]

Emanant d’un expert des diamants, l’annonce du lancement d’une ligue internationale pourrait être accueillie avec beaucoup d’intérêt. Provenant d’un homme qui organise habituellement des combats de boxe à Budapest, Moscou, Berlin ou des matchs de polo motorisé et qui n’est pas particulièrement connu dans le monde du baseball, elle laisse quelque peu dubitatif. Quoi qu’il en soit, après avoir passé quelques jours à Paris en ce printemps 1913, Klegin regagne Londres, absolument convaincu que le baseball français a un énorme potentiel. Pour la première affiche de sa ligue, il imagine une rencontre parisienne entre une équipe anglaise, composée de joueurs de neuf (!) clubs londoniens différents, et une équipe américaine de New York[vii]. Bizarrement, il ne semble pas avoir lidée dorganiser un plateau en y ajoutant une sélection française.

Extrait de l'article « Richard Klegin Is Busy Introducing All Europe To Game »
paru dans le Omaha Daily Bee du 11 mai 1913 (p. 3-S).

Pour autant, ce projet ne verra pas le jour dans cette Europe où le baseball n’en est malgré tout qu’à ses premiers balbutiements. Peut-être Klegin finit-il par comprendre que la colonie Américaine de Paris joue au baseball depuis déjà fort longtemps, ou que la mode parisienne du moment a été lancée par Spalding et qu’il est inutile de venir affronter ce dernier sur son territoire ? A moins que son nouveau projet lancé à la même période ne l’ait par trop accaparé ; il faut dire que celui-ci est de taille : supplanter les Jeux Olympiques et rétablir les sports romains, à savoir la boxe dans les thermes de Caracalla et surtout les combats de gladiateurs et les batailles navales dans le Colisée de Rome... [viii] Si ce n’est pas de la mégalomanie, ça y ressemble bien !

***

[i] « International Baseball », in New York Times, 25 mai 1913. Voir également “Baseball Goes Abroad”, in New-York Tribune, 25 mai 1913.
[ii] « Auto Polo in London », in The New York Times, 12 mars 1913.
[iii] « France To Have Baseball », in The Washington Post, 5 novembre 1912 ; The Evening World, 20 novembre 1912, p. 14. Voir également « French Baseball May Put A Crimp In World Series Of The Future », in The San Francisco Call, 22 novembre 1912, p. 9.
[iv] « To Introduce Baseball Into Europe », in Harbor Grace Standard, 16 novembre 1912.
[v] “Richard Klegin Will Take Over an American Team”, in The Montreal Gazette, 7 novembre 1912, p. 11.
[vi] « Base Ball Is To Invade France », in The Evening Standard, 1er octobre 1912.
[vii] « Richard Klegin Is Busy Introducing All Europe To Game », in Omaha Daily Bee, 11 mai 1913, p. 3-S. Relevons les déclarations faites par Klegin en janvier 1913, qui pensait aussi à organiser une tournée avec une trentaine de joueurs de couleur, au motif que la ségrégation n'existait pas en France (cf. « Baseball Abroad », in The Salt Lake Tribune, 26 janvier 1913, p. 1).
[viii] Lire à ce sujet l’intéressant article « Would Revive Games In Rome Coliseum », in The New York Times, 16 mars 1913.