17 mars 2014

Nice Hit!

Samedi 14 février, 9h30 du matin, gare de Nice : Avant même de descendre du train de nuit dans lequel ils sont montés à Milan la veille, les touristes ont compris deux choses : la première c’est qu’ils arrivent dans une ville où les festivités du carnaval battent leur plein ; la seconde c’est que Monaco et ses casinos ne sont qu’à quelques minutes en train. Oui, bien que Ted Sullivan ne le mentionne absolument pas dans son « History of World’s tour »[i], sur le chemin entre Rome et Paris, les équipes des Chicago White Sox et des New York Giants s’arrêtent bel et bien sur la Côte d'Azur et, contrairement à ce qui avait été le cas 25 ans plus tôt et puisque la météo le permet, elles vont pouvoir y jouer. Pas de doute, cette étape du second tour du monde s’annonce intéressante à bien des égards !

L’emploi du temps collectif n’est pas des plus clairs pour les journées de samedi et de dimanche ou en tous cas les sources ne permettent pas de s’en faire une idée très précise. Ce qui est certain, en revanche, c’est que le groupe se divise selon les centres d’intérêts respectifs des uns et des autres. Certains visitent la cité et ses environs, d’autres participent aux différentes activités du carnaval, d’autres enfin vont tenter leur chance au casino. Vêtus de leurs uniformes de baseball, la plupart des joueurs prennent part dans les rues niçoises à une gigantesque bataille de fleurs et de confettis[ii], installés dans des landaus arborant le tricolore et la bannière étoilée[iii] et sont accueillis partout où ils passent jusque fort tard dans la nuit au cri de « les Américains ! »[iv]. Le lendemain, on retrouve une vingtaine d’entre eux à une table de roulette monégasque. Malchanceux, John McGraw y perd près de 500 dollars. Assez peu fier de lui, il prétendra par la suite s’être contenté de visiter la ville. Herman Schaefer, surnommé « Germany » en raison de ses origines, attire tous les regards sur lui à mesure que le bruit se répand dans le casino qu’il serait un prince allemand. Steve Evans revient avec 250 dollars de plus qu’à son arrivée. Bref, les touristes s’amusent comme des petits fous, se font remarquer et s’attirent bien des sympathies durant plus de deux jours.

Bataille de confettis pendant le carnaval de Nice en février 1914.
A telle enseigne que, le lundi 16, c’est une foule très nombreuse de Français et d’étrangers séjournant sur la Riviera qui se rassemble dès la sortie de l’hôtel où les équipes séjournent dans la ferme intention de ne rien manquer du spectacle. Même à 20 francs la place, les billets partent comme des petits pains et plus de 5.000 spectateurs dont un très grand nombre de femmes élégantes - se bousculent au bord du terrain de football aménagé par la municipalité pour accueillir la démonstration[v]. McGraw relève que l’intérêt du public français est indéniablement bien plus prononcé encore que celui rencontré aux Philippines[vi]. Il faut bien reconnaître que tout a été entrepris pour attirer un maximum de monde, jusqu’à la mise au point d’un programme d’avant-match des plus originaux : Les spectateurs sont tout d’abord gratifiés des acrobaties aériennes réalisées dans le ciel bleu niçois par l’appareil de l’aviateur Lacrouse. « Germany » Schaefer, le clown de la troupe, leur offre un numéro de funambule le long de la ligne de foul ball. Puis, il leur est donné d’admirer de près le phénomène mondial dont on a tant parlé dans la presse et le milieu sportif : l’Indien, Jim Thorpe, l’homme qui a été contraint de rendre ses deux médailles d’or remportées aux Jeux de Stockholm, se livre à une magistrale démonstration de lancer de disque et de poids[vii]. Enfin, le Consul des Etats-Unis, William Delaney Hunter, lance la première balle sous les applaudissements de la foule.

Arrivée des White Sox et des Giants sur le terrain de Nice le 16 février 1914.
Pour ce qui est du match, cela se présente un peu différemment. En raison du mauvais temps rencontré en Italie, les équipes n’ont pas joué depuis Le Caire et ne se sont évidemment pas entraînées non plus. Il faut donc s’attendre à ce que les lanceurs ne soient pas tout-à-fait au mieux de leur forme. Et le fait est qu’ils rencontrent quelques difficultés : dans la seule quatrième manche, les Giants marquent 6 points et les White Sox 4. A la sixième manche, Schaefer - encore lui ! - déclenche l’hilarité générale en se présentant à la batte affublé d’un faux nez, d’une fausse moustache grise et annonçant à la cantonade : « Je me fais vieux »[viii]. Si les Français ne saisissent apparemment pas toutes les subtilités du jeu (à part peut-être quelques-uns parmi ceux ayant assisté aux matchs joués à Villefranche-sur-Mer en novembre 1913 ?), au moins laissent-ils éclater leur enthousiasme à chaque longue frappe au champ extérieur et apprécient-ils la bonne humeur et la décontraction des joueurs. Au bout du compte, Chicago, home team, remporte la partie sur le score de 10 à 7, dépassant les Giants qui ont pourtant compté jusqu’à 3 points d’avance. A moins que ce ne soit plutôt 10 à 9, comme l’indique John McGraw quelques jours plus tard[ix] ? C’est égal, qui se soucie vraiment du score ?

Les New York Giants à Nice, le 16 février 1914.
De gauche à droite : John McGraw, Hans Lobert, Mike Donlin, Lee Magee, Larry Doyle, Ivy Wingo, Bunny Hearne, George Wiltse, Mickey Doolan, Urban Faber, Fred Merkle, Jim Thorpe et l’arbitre Bill Klem.
(source www.vintageball.com)
Les touristes quittent la Côte d’Azur dès le lendemain, mardi 17, en direction de Paris, avec le mince espoir d’y jouer à l’occasion de la fête de l’anniversaire de Washington. Etant censés embarquer à bord du Lusitania le 28 février et la météo pour Paris et Londres étant d’ores et déjà annoncée comme exécrable, beaucoup considèrent en effet le game de Nice comme étant fort vraisemblablement le dernier de cette longue tournée mondiale[x]. Sur le plan sportif, culturel et même économique, cette démonstration des major leaguers est un franc succès. Fait-elle naître des vocations parmi les jeunes niçois ? Nous n’en avons pas la certitude mais c’est bien probable, et dans la mesure où de nombreux Américains séjournent sur la Côte d’Azur, il n’est pas exclu que des équipes se soient formées immédiatement après le passage des professionnels, faisant de Nice l’un des berceaux de la pratique de ce sport en France.

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[i] Ted Sullivan / (M.A. Donohue), première édition 1914. En réalité et cela peut justifier l’absence de mention, Ted Sullivan accompagne Charles Comiskey, malade, et son épouse directement à Paris sans s’arrêter à Nice (lire à ce sujet « Comiskey Ill Again », in The New York Times, 14 février 1914). Il est possible de lire l’intégralité du texte de Sullivan en ligne à l’adresse suivante :
[ii] Tout comme leurs prédécesseurs et Spalding l’avaient fait en 1889.
[iii] « Baseball Tourists In Nice Carnival », in The New York Times, 16 février 1914.
[iv] « French Turns Out To See Giants Play », in The New York Times, 17 février 1914.
[v] Il ne m’a pas été possible d’identifier de quel terrain il s’agissait.
[vi] « Baseball Tourists In Nice Carnival », op. cit.
[vii] « Baseball in France », in Boston Evening Transcript, 17 février 1914, p. 20
[viii] « McGraw Tells Of Giants’ Visit To Rome And Nice », in The New York Times, 1er mars 1914.
[ix] McGraw dans l’article du New York Times du 1 er mars 1914 cité ci-dessus.
[x] « Giants And Sox Homewood Bound », in The Times Dispatch, 15 février 1914, p. 7.