3 septembre 2014

IX DE FRANCE ou La Ligue Européenne de Baseball (Acte II)

A quelques heures du début du France International Baseball Tournament (aussi appelé Yoshida Challenge en hommage à « Monsieur ») qui verra s’affronter à Sénart du 4 au 9 septembre 2014 une équipe venue tout droit du Pays du Soleil Levant ainsi que les équipes nationales de Belgique, des Pays-Bas et de France, et à une semaine du lancement du championnat d’Europe, auquel participeront les Bleus menés pour la première fois par Eric Gagné , il semble une fois de plus que lactualité suive - d’une certaine manière en parallèle - l’histoire du baseball hexagonal.

Au printemps 1914, les matchs des championnats réguliers évoqués dans notre précédent article ne sont pas les seuls qui se disputent dans la capitale. Ainsi peut-on lire dans l’édition du vendredi 29 mai du journal Le Temps[i] que plusieurs événements sont organisés pour le weekend de Pentecôte :
« Demain, samedi et dimanche, au vélodrome du Parc des Princes, le Klegan’s Base-Ball Club jouera contre le team du Quartier-Latin, puis contre l’équipe de France. Lundi, à Colombes, il rencontrera l’équipe du Racing-Club de France ».

Vous en conviendrez très certainement, cet article soulève plusieurs questions et non des moindres.

Tout d’abord, la typographie dans les journaux de l’époque n’étant pas toujours parfaite, il faut bien sûr reconnaître derrière le Klegan’s Base-Ball Club, nul autre que Richard B. Klegin, dont les projets un peu fous paraissent avoir finalement vu le jour, ou à tout le moins celui-ci. Klegin, qui s’est autoproclamé Président de la International Baseball League of Europe, annoncée par la presse[ii] comme une conséquence directe de la tournée en Europe des White Sox et des Giants, prétend disposer d’équipes dans pas moins de onze villes européennes dont Londres, Liverpool, Berlin, Saint-Pétersbourg, Paris, Nice et Monaco, regroupées dans un championnat dont l’opening day est célébré le 28 mars 1914 à Ranelagh dans le comté de Dublin[iii]. La petite phrase anodine prononcée par Spalding en juillet de l’année 1913 au sujet de l’avènement inéluctable des compétitions internationales résonne tout à coup avec les échos d’une prophétie.

Le fait est que si un tel projet de ligue européenne de baseball devait aboutir, c’est bien Paris et Londres qui figureraient logiquement au premier rang. Nice a connu par deux fois le passage des professionnels, c’est aussi un lieu où les marins des navires américains qui y font escale s’adonnent régulièrement au baseball, et c’est également un lieu de villégiature pour de nombreux Américains ; en bref, c’est une ville incontournable. Monte Carlo présente aussi l’avantage d’attirer une population fortunée en quête de divertissements. Alors, oui, le choix de ces villes est pertinent et ne surprend guère personne. Mais comment Klegin pourrait-il disposer d’une équipe à Paris sans que celle-ci ne prenne part au championnat ? L’équipe du Quartier-Latin dont il est question dans l’article est-elle en fait l’American Paris Team ou une autre équipe montée de toutes pièces parmi les étudiants américains ? S’il s’agit de l’American Paris Team et sachant que ses membres bénéficient des largesses du mystérieux « groupe d’hommes d’affaires », quelle sorte de relations Klegin entretient-il avec Spalding ? Si, au contraire, il s’agit d’une autre équipe, pourquoi ne participe-t-elle pas au championnat de Paris ? A bien y réfléchir, la probabilité pour que l’équipe du Quartier-Latin ne soit pas l’American Paris Team est nulle ou presque. Inutile donc de tourner autour du pot trop longtemps, il paraît évident que Klegin n’a pas plusieurs équipes en Europe et qu’elles ne se rencontrent certainement pas dans un championnat au sens classique du terme ; tout au plus peut-il compter sur des équipes locales pour affronter celle qu’il emmène en tournée.

Mais, justement, d’où vient son équipe ? A en croire un article publié quelques années plus tard en 1917 dans le The Hawaiian Gazette[iv] et dont on aurait souhaité qu’il soit plus détaillé, Klegin aurait emporté dans une longue tournée européenne passant par l’Irlande, l’Angleterre, la France, l’Allemagne, la Suède et la Russie, un total de 35 joueurs. Ce chiffre est assez peu croyable dans la mesure où, lors de leur tournée, les équipes des Giants et des White Sox et tous leurs accompagnateurs réunis ne représentaient en tout que 65 personnes. Avec une troupe si nombreuse, comment Klegin aurait-il pu envisager de dégager des bénéfices ou tout simplement de couvrir ses frais alors même que la presse n’a apparemment pas ou si peu parlé de sa tournée ? Le trajet emprunté n’est certes pas à la hauteur du tour du monde effectué par les professionnels en 1913-14 mais transporter autant de monde jusqu’à Saint-Pétersbourg n’est pas une mince affaire ! Faute de réponse, nous devrons imaginer que l’équipe comptait probablement tout au plus une quinzaine de joueurs et que les 20 autres personnes se sont contentées de les accompagner et ont payé leur voyage. De quel niveau étaient les joueurs ? D’où étaient-ils originaires ? Emanaient-ils tous du même club ? En l’état de nos recherches, nous n’avons malheureusement aucune réponse à fournir.

Autre grande interrogation née de la lecture de cette coupure de presse : Mais quelle est donc cette Equipe de France qui joue au Parc des Princes ? Est-elle bien constituée par l’Union des Sociétés Française de Sports Athlétiques, autrement dit par le Comité de Paris ? Etant donné que l’équipe de Klegin affronte également le RCF, on imagine très difficilement comment Muhr, qui est le secrétaire général de ce club tout en étant l’un des éminents dirigeants de l’U.S.F.S.A., ne serait pas directement impliqué et n’aurait pas validé toute l’opération. Dans ce cas, les joueurs portent-ils sur la poitrine les anneaux rouge et bleu de l’U.S.F.S.A., le coq gaulois comme le font depuis peu les hommes du XV de France, ou bien la combinaison des deux[v] ? Et surtout, l’Equipe est-elle composée des meilleurs éléments de la région parisienne, c’est-à-dire notamment voire principalement d’Américains, ou au contraire uniquement de Français ? L’annonce de la rencontre faite dans le journal Le Matin fournit un très maigre indice : « 3 heures, Parc des Princes : match d’exhibition entre deux équipes franco-américaines »[vi]. Difficile d’en tirer une conclusion. Allan Muhr, l’Américain assimilé déjà capé en Equipe de France de rugby et de tennis, fait-il partie de cette équipe ? Auquel cas, il pourrait être considéré comme l’un des rares athlètes - si ce n’est le seul ! à avoir été sélectionné dans l’équipe nationale pour trois disciplines différentes.

Casquette d'international de rugby en soie et velours avec galon doré, broderies à la main. Très largement inspirée de ceux des collégiens anglais, elle arbore les deux anneaux entrelacés emblèmes de l'Union des Sociétés Françaises de Sports Athlétiques.
Reproduction avec l’aimable autorisation de Frédéric Humbert (www.rugby-pioneers.com)

Dernière question relative à cet événement : Quelle est l’affluence des spectateurs à Colombes et à Auteuil ? D’après Klegin - mais cette information est-elle fiable ? - plus de 5.000 personnes ont assisté au match précédemment joué par son équipe à Liverpool[vii]. Sachant que le Parc des Princes a accueilli respectivement 500 et 3.000 spectateurs pour les premiers matchs à domicile des équipes de France de football (12 février 1905, face à la Suisse) et de rugby (1er janvier 1906, face aux All Blacks), combien de places sont-elles occupées sur les 10.000 disponibles depuis les tout récents travaux d’aménagement ? Ces matchs ont-ils eu à souffrir des conséquences néfastes de l’annulation des exhibitions des Giants et des White Sox à cause des intempéries ? Quoi qu’il en soit, la couverture médiatique en France de cet événement est très largement restreinte et ses effets sur le développement du baseball vraisemblablement extrêmement limités. Dans les jours qui suivent, la presse généraliste est toute accaparée par les bouleversements sur la scène politique : La onzième législature débute le 1er juin et dès le lendemain, la coalition parlementaire conduite par Jaurès précipite la fin du gouvernement de Gaston Doumergue. Dans les colonnes consacrées au sport, le football occupe une part prédominante : Le 31 mai en effet, l’équipe de Hongrie sur ses terres inflige une humiliante défaite (51) à l’équipe de France

Il est par conséquent fort à craindre qu’il sera bien difficile d’obtenir davantage de détails sur cet événement mais quoi qu’il en soit, c’est selon toute vraisemblance la première apparition de l’Equipe de France de baseball et la première référence à celle-ci que l’on puisse trouver dans les media. Empressez-vous donc d’oublier la théorie officielle fédérale selon laquelle l’Equipe de France n’aurait vu le jour et joué ses premiers matchs qu’après la fondation de la Fédération Française de Baseball à la fin de l’année 1924 ! Les fédérations sportives modernes, telles la F.F.F. ou la F.F.R., font toutes remonter l’historique de leurs équipes nationales à la période couverte par l’U.S.F.S.A., c’est-à-dire antérieurement à leur propre apparition. Pourquoi la F.F.B.S. devrait-elle occulter cet important pan de son histoire et se priver de célébrer cette année les 100 ans de notre équipe nationale de baseball, de notre « IX de France » ?


PS : Je suis d’avis que l’Equipe de France de baseball aurait dû recevoir un surnom depuis fort longtemps. J’ai toujours beaucoup aimé celui de « XV de France » donné aux Bleus rugbymen et puisque le mot « nine » (neuf en anglais) est souvent utilisé pour désigner une équipe de baseball, n’en déplaise à certains, le « IX de France » me semble tout indiqué. Je souhaite à ses membres et à son encadrement une très fructueuse campagne 2014. Allez les Bleus !

***

[i] Le Temps, 29 mai 1914.
[ii] « Baseball Today: London vs. Paris, Nice vs. Monte Carlo », in Pittsburgh Press, 13 avril 1914.
[iii] « Game Booming In Europe », in The Washington Herald, 20 juin 1914, p. 13. Voir également « Americans Defeat Foreign Ball Team », in The Washington Herald, 29 mars 1914, sporting section.
[iv] « Sport Promoter Through Visitor », in The Hawaiian Gazette, 7 août 1917, p. 8.
[v] Le coq est apparu comme emblème sur l’écusson du Comité français interfédéral (organisateur des rencontres internationales de football) en 1909-1910. Il a ensuite gagné les autres sports contrôlés par l’USFSA en 1913-14.
[vi] « La vie sportive », in Le Matin, 31 mai 1914, p. 5.
[vii] « Game Booming In Europe », op. cit.