25 octobre 2014

Sur le fil

Le sixième Congrès Olympique qui se tient à Paris en juin 1914 est l’occasion de célébrer en grande pompe le vingtième anniversaire du rétablissement des Jeux Olympiques[i] (lire Au berceau de lolympisme) et de préparer activement ceux de Berlin en 1916. A loccasion de cette grand messe particulièrement festive ponctuée de démonstrations sportives, de pièces de théâtre, de prestations musicales et de splendides réceptions, le drapeau olympique figurant les cinq anneaux de couleur entrelacés sur un fond blanc, conception de Pierre de Coubertin directement inspirée du symbole de lU.S.F.S.A., est présenté pour la première fois. Cest également lors de ce Congrès quune première tentative de détermination de critères objectifs conditionnant linscription de telle ou telle discipline sur la liste officielle des épreuves est faite.
Le Congrès Olympique de 1914. Au centre de la photo, Coubertin.
James E. Sullivan, chef de l’American Amateur Athletic Union et proche dAlbert G. Spalding, déploie des efforts considérables dans l’amphithéâtre de la Sorbonne pour essayer de convaincre le Comité International Olympique que ce noble sport quest le baseball mérite de figurer au programme des prochains Jeux. A lappui de sa démonstration de la mondialisation de la pratique, il cite les progrès fulgurants obtenus dans divers pays, dont l’Angleterre, mais surtout bien évidemment et en premier lieu, la France. Il lui est sèchement rétorqué que le baseball doit impérativement être joué dans au moins six nations pour être admis et que, malheureusement, les pays récemment initiés n’y jouent pas encore à un point tel qu’il puisse être affirmé que la pratique y est généralement admise[ii] Sullivan proteste, insiste, soutient, dresse la liste. En vain ; rien ny fait. A proprement parler, si la pratique en France ne semble pas soulever d'interrogations outre mesure et paraît même pouvoir être considérée comme acquise, la délégation Anglaise rejette catégoriquement l'affirmation selon laquelle le baseball serait pratiqué outre-Manche. Cette raison en vaut finalement bien une autre pour écarter sans ménagement ce sport à lorigine du grand scandale ayant suivi les Jeux de Stockholm (voir Honnissez cet homme !). Le tir à la corde, quant à lui, restera bien discipline olympique ; il faut reconnaître aussi quil ny a pas de professionnels dans ce sport et que lui au moins présente donc lénorme avantage dêtre proprement conforme aux idéaux de lamateurisme. Le pauvre Sullivan en est quitte pour rentrer bredouille aux Etats-Unis. Il y mourra quelques semaines plus tard[iii].

Le Congrès Olympique en Sorbonne, juin 1914 (source franceolympique.com).
Étonnamment, tout le monde nest pas déçu par ce verdict outre-Atlantique. The Washington Post[iv] salue même favorablement le rejet du baseball, décision qu’il considère comme sage pour deux raisons. D’une part, il reconnaît que le baseball n’est pratiqué qu’aux Etats-Unis et que les autres pays ont cinquante ans de retard dans sa pratique, ce qui constituerait un avantage bien trop important pour les Américains dans une compétition internationale. Cest certes oublier un peu vite le Canada mais il suffit pour s’en convaincre de songer à la démonstration de Stockholm (lire Le roi des sports, le sport des rois). D’autre part, il admet que le baseball est le sport professionnel par excellence et que dès lors, le conflit est on ne peut plus flagrant entre les institutions présidant aux destinées de ce sport et le mouvement olympique.

Le 28 juin, dernier jour du Congrès[v], Gavrilo Princip, obscur étudiant Serbe de Bosnie-Herzégovine, fait sombrer le continent tout entier en assassinant l’Archiduc Héritier d'Autriche François Ferdinand à Sarajevo. Le mois de juillet est particulièrement agité à Paris. Les principaux syndicats de gauche organisent des manifestations et envisagent une grève générale, tandis que Poincaré et Viviani, le Président de la République et le Président du Conseil, tentent par tous les moyens de sauver la paix, tout en préparant graduellement le pays à la guerre. Si elle doit éclater, elle sera nécessairement courte, chacun saccorde sur ce point.

Pour la communauté Américaine, les choses n’ont pas encore fondamentalement changé : La vie poursuit son cours dans la quasi normalité, pour ne pas dire la plus grande insouciance. Myron T. Herrick, l’ambassadeur des Etats-Unis et ami personnel de Raymond Poincaré, organise à l’occasion des célébrations du 4 juillet mais aussi de son départ un dîner pour 200 convives à l’American Chamber of Commerce in Paris[vi].

Du côté des joueurs, le Racing et l’American Paris Team enchaînent les entraînements et les matchs de préparation en prévision de la tournée en Normandie[vii]. Ainsi le dimanche 19 juillet, les deux équipes s’affrontent-elles sur le terrain du RCF avec une composition un peu particulière : d’un côté, le baron de Wardener lance exceptionnellement pour l’équipe du Quartier Latin, de l’autre, c’est le britannique Young Ahearn qui prend le monticule tandis que le jockey Tod Sloan est le capitaine et que Willie Lewis et Tom Kennedy complètent l’équipe habituelle. De passage à Paris, Young Ahearn[viii], Willie Lewis[ix] et Tom Kennedy[x] sont tous les trois des boxeurs professionnels parmi les plus réputés du moment.
William L’Engle et Lucy Stelle Brown,
photo de fiançailles prise en 1914.
Bien loin des préoccupations des Français ou tout simplement confiant en l’avenir, William L’Engle épouse Lucy Stelle Brown, la sœur d’Archibald Brown, son co-équipier de l’American Paris Team. Le couple s’est rencontré à l’Académie Julian, que Lucy a rejoint en 1913[xi] ; il est hautement probable qu’elle ait également participé à la tournée normande de l’été précédent. En épousant L’Engle, Lucy « échappe » au grand ami de la famille Brown, Franklin Delano Roosevelt, le futur Président des Etats-Unis, qui l’a courtisée pendant un temps.

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[i] La Société Française de Publications Sportives de Spalding édite au même moment un vademecum compilant tous les actes du Congrès de Berlin de la Fédération Internationale Athlétique Amateur, tous les règlements d’athlétisme et des différents sports, ainsi que les records du monde. Cf. « Jeux Olympiques », in Le Journal Amusant, 30 mai 1914, p. 14.
[ii] The Day Book, 24 juin 1914.
[iii] Cétait là lune de ses dernières apparitions officielles.
[iv] « Baseball At Olympus », in The Washington Times, 25 juin 1914, p. 6 ; voir aussi « Baseball Barred In Olympic Games », in Bryan Daily Eagle, 23 juin 1914, « Baseball Rejected As Olympic Game », in The Daily Missoulian, 24 juin 1914, p. 7, Daily Capital Journal, p. 6.
[v] « Olympic Congresses », publication du Centre des Etudes Olympiques, 18 avril 2011.
[vi] The Washington Herald, rubrique Society, 5 juillet 1914, p. 11. Voir également « The French Sorry To Lose Herricks », in New-York Tribune, 21 juin 1914, p. 11.
[vii] « What Americans And Others Are Doing In European Capitals », in The Sun, 19 juillet 1914, p. 2.
[viii] Jacob K. Woodward dit Young Ahearn (1892 1979), boxeur (poids moyen) britannique résidant à New York, surnommé le Brooklyn Dancing Master.
[ix] Willie Lewis (1884 1949), boxeur (poids moyen) américain résidant à New York.
[x] Tom Kennedy (1884 1965), boxeur (poids lourd) américain. Le 24 juillet 1914, il bat le Français Max Robert par KO à Paris.
[xi] « A Day’s Weddings », in The New York Times, 16 septembre 1913.