22 août 2014

Des semi-pros dans le championnat de Paris ?

Sous l’effet de la couverture médiatique de la tournée des professionnels en France, le baseball gagne non seulement en notoriété mais également en crédibilité au cours du printemps 1914. Spalding, le stratège, et ses lieutenants sont confiants et entendent mener méthodiquement leurs projets à bien. Battre le fer tant qu’il est chaud, telle est, semble-t-il, la devise qui dicte leurs actes.

Pour la seconde année, William H. Burgess continue d’animer le championnat des plus jeunes. Tout juste débarqué du paquebot La Touraine à New York en mars, Burgess déclare aux journalistes que « le baseball a pris avec beaucoup d’enthousiasme en France et [il] sera bientôt un sport populaire », et que « pour le moment, les Français n’ont pas d’équipe professionnelle mais simplement des organisations d’amateurs principalement sous la supervision du Racing Club de France »[i]. Il avoue que le passage des Giants et des White Sox a certes fait nombre d’émules mais que le développement n’est toutefois pas aussi rapide qu’il l’aurait souhaité, et notamment au regard de ce qui s’est produit dans d’autres pays. Parmi les difficultés rencontrées, Burgess pointe du doigt le système scolaire avec ses horaires extrêmement contraignants (« L’élève moyen est à son pupitre à 8h du matin et n’est libéré que vers 18h, alors que dans les écoles publiques des Etats-Unis les jeunes garçons quittent la classe vers 14 ou 15h »), une certaine rigidité sociale (« Lorsque des jeunes enfants Français veulent jouer au baseball, ils doivent donner à leurs parents les noms des enfants avec lesquels ils entendent jouer. Si certains ne sont pas du même rang social, les parents refusent de les laisser jouer »)[ii] et en tout premier lieu il insiste sur le manque cruel de terrains praticables.

Le son de cloche est assez différent pour ce qui concerne le championnat des adultes. Selon le Pittsburgh Press et il s’en amuse les choses évoluent tellement rapidement de ce côté-ci de l’Atlantique[iii] que John McGraw aura certainement un sérieux adversaire la prochaine fois qu’il passera par la France avec son équipe. Le championnat officiel concocté par le Comité de Paris débute fort tard car l’opening day n’a lieu que le samedi 13 juin. Il n’intègre pas les lycées, réunis dans un championnat scolaire à part, et ne laisse plus place qu’à cinq équipes de clubs véritablement structurés : l’American Paris Team, exclusivement composée d’étudiants artistes américains parmi lesquels, outre ceux précédemment mentionnés, Billy Long, un athlète de Yale, G. H. Reid, de Virginie, et Henry Riker, chanteur d’opéra et seul membre de l’équipe à ne pas être peintre ; le Racing Club de France, qui compte dans son neuf de début de saison cinq français et quatre américains, à savoir Allan Muhr, Frederick Bate, le baron Rudolph T. de Wardener Jr. et son jeune frère Edouard[iv] ; le Stade Français, qui n’aligne que des Français ; et le Spalding AC, dont l’équipe est franco-américaine. La cinquième équipe est celle organisée par la Ford Motor Company.

Doter rapidement le baseball français d’infrastructures dédiées devient donc impératif pour, d’une part faciliter l’organisation de ces championnats, et d’autre part assurer à long terme l’enracinement. Véritable clef de voûte sur laquelle reposent tous les plans, le Racing Club de France, qui dispose pourtant déjà d’un terrain de baseball, envisage d’en aménager pas moins de trois supplémentaires avant la fin de la saison 1914[v] ! Si ce chiffre paraît très conséquent, il convient de préciser que le RCF, qui a racheté au journal Le Matin le stade de Colombes en 1910, dispose de près d’une cinquantaine d’hectares aux portes de Paris, ce qui, après l’aménagement d’une douzaine de terrains de football, de rugby ou de hockey et d’une piste d’athlétisme, lui laisse encore largement de quoi y caser autant de diamants. Dans le même temps, un « groupe d’hommes d’affaire » américains réserve le Parc des Princes[vi] pour y accueillir les matchs à domicile de l’American Paris Team.

Le stade de colombes avant sa cession au RCF.
Ce même groupe annonce par ailleurs la constitution d’un fonds destiné à aider les jeunes artistes dans le besoin[vii]. En lieu et place de ce mystérieux « groupe d’hommes d’affaire », il faut probablement entendre Spalding, Ford et peut-être Dubonnet. Là encore cette annonce bénigne en apparence soulève plusieurs vraies questions : S’agit-il de rétribuer les joueurs de l’American Paris Team d’une manière un peu déguisée, ce qui ferait assurément d’eux des semi-professionnels et même les premiers semi-professionnels d’Europe dans cette discipline ? Ces joueurs ont-ils bénéficié d’un traitement équivalent dès 1913 ? Dans l’affirmative, notre perspective évoluerait quelque peu : nous pourrions en effet être amenés à considérer que cette équipe a été délibérément constituée pour pallier aux coûts exorbitant de déplacement d’une équipe de véritables professionnels. Cette hypothèse nous paraît tout-à-fait plausible dans le sens où, de cette manière et à moindre coût, Spalding pourrait ainsi disposer d’une équipe sur place en permanence et l’utiliser pour toutes sortes de démonstrations sur le vieux continent. Ce faisant, il s’inscrirait cependant en faux contre l’un des principes et chevaux de bataille de l’U.S.F.S.A., l’amateurisme, auquel seuls la vélocipédie et le turf échappent alors.

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[i] « France Strong For Baseball », in The Evening News, op. cit. ; « Baseball In France », in Boston Daily Globe, 16 mars 1914, p. 7 ; The Evening World, 16 mars 1914, p. 12.
[ii] « Baseball Gaining Ground In France », in The Day, 28 février 1914.
[iii] « France Now Has A Ball League ; Game Popular », in The Pittsburgh Press, op. cit.
[iv] Edouard (ou Edward) de Wardener, né en 1888, étudie en Angleterre, sera Major dans l’U.S. Army durant la première guerre mondiale.
[v] « Baseball Gaining Ground In France », op. cit.
[vi] Voir « France Now Has A Ball League ; Game Popular », in The Pittsburgh Press, op. cit., où l’on apprend que le terrain aménagé ferait le bonheur de n’importe quelle équipe professionnelle.
[vii] The Gazette Times, 31 mai 1914, op. cit.